Carnet de route NYC 1988 — L’escalier du métro, les insultes et Tower Records
- patrickhumair
- 20 mai
- 3 min de lecture
J’avais cette impression très nette d’être arrivé dans un film qui allait beaucoup trop vite pour moi. Avec Vale, on sortait du métro, quelque part vers Astor Place. Direction Tower Records. Je ne savais pas encore que certaines scènes minuscules resteraient plus longtemps que les grandes déclarations.

Downtown — journée de septembre
New York, c’était une claque.
Les pubs MTV sur les bus. Les enseignes qui hurlent. Les sons. Les odeurs. Les gens. Tout vibrait.
MTV ? Je ne savais même pas vraiment ce que c’était. Chez nous, en Suisse, la chaîne n’existait pas encore. I want my MTV! Je n’en comprenais pas le sens, mais je sentais que ça comptait.
La ville avait une pulsation. Une fièvre permanente. Le jour. La nuit. Toujours quelque chose en mouvement.
Un chaos, oui.Mais un chaos fascinant.
Ce jour-là, avec Vale, on sortait du métro quelque part downtown. On allait vers Tower Records.
Il faisait froid. Un froid qui coupe net. La rue, elle, ne s’arrêtait pas : klaxons, voix, semelles rapides, vapeur qui remontait des bouches d’aération. On ne savait plus très bien de quel côté de la rue on était. Le plan du métro ? Toujours dans ma poche. Parfaitement inutile.
On s’est arrêtés en haut des marches.
Moi contre un muret. Vale qui regardait l’intersection.
Et là, sans prévenir, ça a basculé.
Un type monte dans mon dos. Pressé. Fâché. Électrique.
Il hurle :
— MOVE! I piss you off, you fucking jerk!
Sa voix, c’était une gifle. Direct dans la nuque.
Je suis resté figé. Le cœur pas tout à fait au bon rythme. Je n’avais pas compris tous les mots, mais j’avais compris l’essentiel : ce n’était pas une déclaration d’amitié.
Je me suis retourné. Doucement.
Et j’ai dit :
— I’m so sorry.
Avec mon accent. Avec mes yeux. Avec tout ce que j’avais de gamin paumé fraîchement débarqué de Suisse.
Je ne jouais pas un rôle. Je ne faisais pas le malin. J’étais juste sincèrement désolé d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, dans une ville qui allait beaucoup plus vite que moi.
Le type m’a regardé.
Pas comme on regarde un obstacle. Plutôt comme on regarde un miroir brisé.
Il a soufflé. Ses épaules sont tombées.
— It’s okay. Sorry. I’m having a bad day.
Et il est reparti.
Juste comme ça.
Derrière moi, Vale s’est mise à rire. Elle n’avait rien raté.
— Il a dit quoi ? I piss… quoi ?
Elle riait encore.
— Des trucs pas très gentils.
On a repris la route. Le bruit de la ville a repris avec nous.
Je n’avais pas compris toutes les insultes. Mais j’avais compris autre chose : parfois, à New York, un regard suffit à désamorcer une bombe.
Et puis on a trouvé notre sanctuaire.
Tower Records.
Le temple.
Les bacs. Les vinyles. L’odeur du carton, du plastique, de la musique en devenir. Des pochettes partout. Des noms. Des promesses. Des mondes empilés par ordre alphabétique.
J’y ai trouvé Kick, d’INXS.
Une pépite. Des guitares mordantes. De l’énergie pure. Un disque qui sonnait comme cette ville : brillant, nerveux, sensuel, impatient.
Avant de quitter l’East Village, j’ai aussi acheté un sac.
Noir. Large. Avec des inscriptions jaunes, aujourd’hui effacées depuis longtemps.
Je me souviens encore de son poids. De la toile râpeuse sur mon épaule. Du bruit du velcro quand on l’ouvrait.
Dedans, j’ai glissé Kick, quelques 45 tours, et sans vraiment le savoir, un morceau de New York.
Les lettres jaunes ont disparu.
Pas le souvenir.
Musique : INXS — New Sensation
Patrick Humair (c) 2026



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