Carnet de route NYC 1988 – Passeport, Path Train et bracelets fluo
Un appel en PCV, un passeport oublié, un train sous l’Hudson et un diner presque vide à Hoboken. Dans ce souvenir, il y a le froid sec du matin, le café imbuvable, les regards d’un bus du New Jersey, deux bracelets fluo, et cette façon qu’avait New York de transformer une simple course en petite aventure initiatique.

Un matin, Vale devait passer son permis.
À Hoboken.
De l’autre côté de la rivière.
Ici, les bagnoles sont automatiques. Pas comme chez nous, à l’époque. Mais avec un permis américain, elle pourrait ensuite le convertir en permis suisse. On ne va pas chipoter.
À huit heures du matin, le téléphone sonne.
Un vieux combiné beige avec un cordon en tire-bouchon.
Je suis seul dans l’appart.
Je décroche.
Une voix en anglais, automatique :
— Collect call. Do you accept the charges?
Je bredouille un truc incompréhensible.
Et au fond, j’entends hurler :
— ACCEPTE, C’EST MOI !
C’est Vale.
Elle a réussi son permis.
Mais elle a oublié son passeport.
Et sans ça, pas de papier officiel.
Elle a besoin de moi.
Elle m’explique : le Path Train pour traverser l’Hudson, puis un bus jusqu’au centre d’examen.
Je prends des notes. J’essaie de ne rien oublier.
Je suis encore en pyjama mental.
Je sors.
Il fait froid.
Le genre de froid sec de septembre qui te mord les joues dès que tu respires trop fort.
New York n’est pas encore entièrement réveillée. Mais elle vit déjà.
Des silhouettes roulées dans des cartons dorment encore sur les trottoirs. Des clochards alignés comme des radeaux d’oubli.
Je me demande :
— Comment ils ont survécu à cette nuit ?
J’arrive à la gare.
Je monte dans le train.
Le tunnel sous la rivière m’aspire.
Quelques minutes plus tard, me voilà dans le New Jersey.
Je descends, je cherche l’arrêt, j’attends le bus.
Il n’y a pas grand monde.
À cette heure-là, tout le monde est déjà parti bosser à Manhattan.
Le bus arrive.
Je monte.
Et là…
Dix paires d’yeux se tournent vers moi.
Des jeunes. Des anciens.
Tous noirs ou latinos.
Et moi, le petit blanc de Bienne, perdu dans le décor.
Je me sens observé.
Étrange.
Pas agressif. Juste… ailleurs.
Alors je lève la main.
Et je lâche, fort, un peu con, un peu courageux :
— Hi, everybody!
Silence.
Puis, peu à peu, les regards se détournent.
Comme si on venait de décider que je n’étais pas une menace.
Juste un type bizarre.
Mais OK.
J’arrive au centre d’examen.
Vale m’attend.
Je lui tends son passeport.
Elle me remercie, puis me dit d’aller l’attendre au diner d’en face. Elle me rejoindra après les formalités.
Le diner est vide.
Un comptoir en formica. Des banquettes rouges. Un percolateur qui ronfle.
Je commande un café.
C’est un liquide noir, tiède, amer.
Un café qui a souffert.
Oublié sur une plaque chauffante depuis l’aube.
Mais c’est à volonté.
Et après deux tasses, tu n’as plus envie de tenter la troisième.
Un bon système de régulation naturelle.
Trois jeunes serveuses latinas tuent le temps.
Elles rigolent entre elles.
Me regardent.
Se parlent.
Me regardent encore.
L’une d’elles s’approche, curieuse.
Elle désigne les bracelets à mon poignet.
Un bleu. Un rose fluo.
Je lui explique.
Je les fais moi-même, avec du cordage de planche à voile.
Deux nœuds, un briquet, un peu d’envie.
Elle aime bien.
Je lui donne les deux bracelets.
Un petit moment suspendu.
Un sourire.
On allait peut-être parler encore.
J’en sais rien.
Mais à ce moment-là, Vale entre dans le diner.
La serveuse me regarde.
Regarde Vale.
Et s’éloigne.
Plan avorté.
Merci, Vale.
Tu viens de me péter mon plan.
Mais bon.
Ça devient une habitude chez toi.
Musique : The Style Council — My Ever Changing Moods
Patrick Humair (c) 2026



Commentaires